Visite de Marion von Gienanth, février 2007
Compte -rendu de ma visite à Roger - Allan B. Polunsky Unit, Livingston, février 2007
Aujourdhui je reviens du couloir de la mort. Je nai jamais rencontré quelquun daussi libre dans ma vie, à part certains de mes maîtres. Il est assis en face de vous et vous pouvez sentir que la prison autour de lui et les menottes qui lentravent ne le limitent aucunement. Il est plus vaste que tout ça. Il me montra un homme responsable de la garde des prisonniers qui déteste véritablement les prisonniers et veut les faire souffrir encore plus quils ne souffrent déjà, dans le pire couloir de la mort des Etats-Unis. Roger parlait de lui sans aucune haine, envoyant de lamour dans le cur de cet homme pour laider à surmonter sa haine.
Jai demandé à Roger ce quest le bonheur. Il me dit : «Le bonheur est un état desprit. Jai appris cela en prison, particulièrement quand que je suis arrivé dans la Polunsky Unit. Ils commencèrent à manipuler lair conditionné et nous laissent parfois suffoquer. Ils se mirent à contrôler leau de sorte quil mest parfois impossible de me doucher quand je le souhaite, ou bien leau est si chaude que nous nous brûlons. Ils ont commencé à nous mettre des menottes alors qu'on ne nous en avait pas mis pendant 16 ans. Ils servent de la nourriture infestée de vers. Ils nous font sortir des cellules à nimporte quel moment, même au milieu de la nuit. Ils font ce quils veulent avec nous, quand bon leur semble. Alors après un certain temps, jai cessé de parler et jétais plein de colère, je ne me douchais plus, je renvoyais la nourriture sans y toucher, et tout le monde me disait nous ne te reconnaissons plus, tu es de si mauvaise humeur. Puis jai décidé de ne plus laisser tout ça me toucher et dêtre heureux. Je me lève chaque matin et je me dis je suis en bonne santé, je suis heureux.»
En septembre dernier, quand il fut envoyé au Niveau 2, il resta très calme. Il avait refusé dentrer dans une cellule parce quelle était si répugnante et immonde, et il avait dit préférer être envoyé au Niveau 2 ou alors quon lui donne des produits de nettoyage pour nettoyer cette cellule. Ils lui répondirent quils navaient pas de tels produits et le transférèrent au Niveau 2. Après coup il a eu des remords à cause de ses visiteurs, parce quils ne purent pas lui rendre visite.
Il dit que parfois il passe trois à quatre heures à marcher dans sa cellule, cinq pas en avant, quatre pas en arrière, sen allant ainsi en pensée. Dautres prisonniers font la même chose, mais en se sentant malheureux, certains deviennent fous (les mêmes pas
mais quelle différence
).
Lexécution de «Big Jack»
Voici ce qui ma le plus émue : le mardi, Roger mavait montré un prisonnier quils surnomment « Big Jack» , il mesure 205 cm. Quand je le vis passer, je pus voir que cet homme avait lair gentil et chaleureux. Roger laimait bien. Hier, il était de nouveau là et Roger me dit quil allait être exécuté en fin daprès-midi. Il passa de nouveau pour aller aux toilettes, escorté par trois gardiens, et Roger passa sa main entre les barreaux de la cage et Big Jack se retourna de sorte que ses doigts menottés puissent le toucher, et les doigts des deux hommes se rencontrèrent. Le visage de Big Jack était radieux et il souriait. Roger me dit « Il a lair o.k. » Je répondis « Il sent que tu le soutiens. » Roger acquiesça dun signe de tête. Je lui demandai sil avait le droit de lui parler. « Non, dans lautre prison les condamnés pouvaient mettre quelques noms sur une liste de personnes à qui ils voulaient dire adieu, mais pas ici. »
Je pouvais voir la famille de Big Jack venue lui rendre visite, lui dans sa cage, eux de lautre côté dune vitre épaisse, lui parlant par un téléphone (comme moi avec Roger), et on lui servit son dernier repas. A un moment donné, tout le monde dut sen aller. Des hommes portant des vestes en Kevlar lattendaient déjà. Roger me dit que les exécutions attirent pas mal de gens, et parfois il les regarde par la fente qui lui sert de fenêtre (ils nont quune fente !), ils se félicitent en se donnant des tapes dans le dos, ils semblent se réjouir et trouver tout ça sensationnel. Il y a déjà eu neuf exécutions cette année. Il commence à y en avoir tant que les journaux ont cessé den parler.
Ma rencontre avec Tony Haughton
Il se trouva que Tony était à Livingston en même temps que moi, pour un autre prisonnier. Il vint me chercher pour aller déjeuner. Nous sommes allés en voiture au Lac Livingston et avons trouvé un petit restaurant. Les écrans moustiquaires sur les fenêtres, pour se protéger des mouches, absentes en ce mois de février, étaient toujours en place et si souillées quon ne pouvait voir que la réflexion du soleil sur leau du lac. Quand je sortis pour voir leau de plus près, je vis quelle était brune et fangeuse. Et je ne vis nulle part un chemin piétonnier praticable (la dame de la réception du Super 8 Motel avait dit quil y avait un joli parc à quelques kilomètres pour « se promener et voir de beaux arbres »
Livingston est une petite ville de campagne!).
Il existe une nouvelle loi depuis 2005 qui permet de condamner quelquun à la prison à perpétuité (« life without parole » ou LWOP) en alternative à une condamnation à mort. Cela veut dire quun condamné passera sa vie entière en prison. Jusquen 2005, la seule sentence autre que la condamnation à mort, pour un crime capital, était la prison à vie, avec possibilité de liberté conditionnelle (« life with parole » ou LWP), ce qui en général voulait dire 20 ans en prison. Pour cette raison, dans de nombreux cas on préférait condamner quelquun à mort. La nouvelle loi, LWOP, ne tient cependant pas compte de ceux qui ont été condamnés avant 2005 et nont pas pu bénéficier de la possibilité déchapper ainsi à la peine de mort.
Une dame italienne nommée Alexandra me reconnut à laéroport, elle mavait vue dans la salle des visiteurs de Polunsky. Elle a épousé un condamné à mort mexicain quelle a rencontré grâce à une organisation qui aide les prisonniers à trouver des correspondants. Elle tomba amoureuse de lui il y a quatre ans, quitta son emploi denseignante pour devenir femme de ménage, pour pouvoir se libérer le plus souvent possible et lui rendre visite.
Essayons de visualiser chaque jour, aussi souvent que possible, que Roger sort de prison, enfin libre.
Marion von Gienanth
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