Visite de Garance C. Jaquet Visite de Garance C. Jaquet, novembre 2008
Lorsque jarrive à laéroport intercontinental de Houston, Dwight, le beau- frère de Roger, est là comme promis; il maccueille avec une accolade chaleureuse et un grand sourire. En route pour Livingston, à 70 kilomètres au nord-est de Houston, encore un peu abrutie par le long voyage, je suis soulagée de me rendre compte que Dwight nest pas un homme qui cause beaucoup et quil est parfaitement heureux de conduire en écoutant la radio, station musique gospel.
Séjour à Hampton Inn (bon hôtel, service impeccable, personnel gentil et secourable. Le jeudi matin très tôt, pour ma première visite à Roger, jai un problème : le taxi qui devait venir me chercher est en panne, mais la dame de la réception de lhôtel me conduit gratuitement lUnité Polunsky, le pénitencier qui héberge 3000 prisonniers qui purgent de longues peines et environ 350 condamnés à mort. Nous faisons un détour par le supermarché du coin où la dame court chercher des pièces de quart de dollar avec lesquels je pourrai acheter à manger pour Roger à la prison. Les distributeurs automatiques y vendent des sandwiches, de la salade, gâteaux et portions de tartes, salades de fruits, morceaux de poulet frits, hamburgers, toutes choses que les condamnés à mort nont jamais loccasion de manger.
Les mesures de sécurité à lentrée de la prison sont strictes ; on me fait enlever manteau, pull, chaussures, une gardienne me fouille méticuleusement. On me permet de prendre juste un petit sac en plastic transparent avec 20 dollars en monnaie, deux mouchoirs en papier et un peigne. Une fois sortie du bâtiment daccueil des visiteurs, je vois une gentille dame qui va aussi au bâtiment dentrée du couloir de la mort, une centaine de mètres plus loin. Deux prisonniers de la GP (general population, i.e. ceux qui servent de longues peines) soccupent des rosiers, nous sourient. La dame me montre où sont les cellules du couloir de la mort, au loin sur notre gauche. Je vois les petites ouvertures horizontales quils appellent fenêtres.
Il est encore très tôt ce matin-là et il ny a que quelques visiteurs qui attendent leur prisonnier. Irene, officier de lArmée du Salut, est déjà là, comme chaque matin. Elle passera toute la journée à rendre visite à des condamnés qui nont personne, pas de famille, pas damis. Elle y passe chaque jour de chaque semaine depuis de nombreuses années. Nous causons un moment. Un Allemand âgé et très charmant me raconte quil vient de passer tout un mois à rendre visite à des condamnés en Californie et en Arizona. Je me sens tout dun coup submergée par un profond sentiment dirréalité, cet endroit doit bien être un des plus étranges de la terre, avec ce mélange de bonne humeur, de courtoisie, les visiteurs qui forment une sorte de famille, la gardienne en charge de la salle de visite est gentille et serviable et pourtant, nous sommes bien dans une maison de mort
Les condamnés à mort commencent à arriver, les mains menottées dans le dos, lun après lautre, et Roger est là, enfin un peu endormi encore, et il a froid, tellement froid, il a mis tous les vêtements quil possède, mais très vite il sourit et alors là, cest comme si le soleil explosait à travers les nuages, les murs de la toute petite cage dans laquelle il prend place, la vitre épaisse qui nous sépare, tout semble disparaître. Nous prenons les téléphones de chaque côté de la vitre et posons notre autre main sur la vitre, cest ainsi quon se salue. Il ny aura aucun contact physique. Il a bonne mine, les dix kilos quil a perdus ces dernières semaines nont pas marqué son visage. Il me dit quil a surtout perdu des muscles. Cela fait quatre mois quil na plus eu loccasion davoir des activités physiques soutenues ; il a endommagé un muscle du bras en faisant un faux mouvement, puis il ya eu six semaines de lockdown.
Un lockdown est une période disciplinaire dure imposée à toute un aile ou à lensemble du couloir de la mort. Lors dun lockdown, les condamnés ne mangent quun peu de pain et du beurre de cacahuètes dilué, trois fois par jour. Ils nont droit quà deux douches par semaine et trois à quatre fois une heure dexercice dans une cage, au lieu de lheure quotidienne. Comme Roger est diabétique, il doit toujours manger des barres énergétiques après avoir fait de lexercice pour faire remonter le niveau de sucre dans son sang ; à cause du lockdown il ne peut pas en acheter, et la nourriture quils reçoivent les maintient à peine en vie. Après quelques semaines, la plupart des prisonniers refusent parfois de manger, en général le matin, ils ne peuvent tout simplement plus supporter de manger du beurre de cacahuètes et du pain une fois de plus . De temps à autre, on leur donne aussi une pomme-de-terre encore pleine de terre, toute crue, droit des champs qui font partie de limmense complexe pénitencier ils la mangent, ravis davoir quelque chose dautre à se mettre sous la dent.
Une exécution est prévue pour aujourdhui, la dernière cette année, la fin dune terrible et longue série ces dernières semaines. Cest «Blackie» il est assis quelques «cages» sur la droite de Roger. Je ne peux pas le voir, mais je vois sa femme. Ils partent un moment plus tard pour une dernière visite «contact».
Pendant les deux premiers jours de ma visite (deux fois quatre heures), lhorreur de ces six dernières semaines se révèle dans toute son étendue. Le lockdown qui venait de prendre fin quelques jours avant mon arrivée à Livingston, et pendant lequel aucune visite nétait permise, est suivi dun nouveau lockdown, commencé avant-hier (on a de nouveau trouvé deux téléphones portables dans des cellules, un dans la GP et un dans la section psychiatrique du couloir de la mort ; seuls les condamnés à mort sont punis). Il y a eu une fouille généralisée (shakedown) le jour avant ma première visite, encore une, la troisième en quelques semaines. Pendant une fouille, les cellules sont entièrement vidées, toutes les possessions des prisonniers, y compris habits, qui ne passent pas dans une boîte de 30x60x30 cm sont confisquées définitivement, tout est examiné minutieusement, beaucoup de choses sont détruites, confisquées, endommagées, même si elles sont autorisées par la loi ou le règlement de la prison. Hier les prisonniers ont dû attendre pendant six heures dans le froid glacial vêtus juste dun slip, pendant que leurs cellules et ce qui restait de leurs possessions privées après les fouilles précédentes étaient dévalisées.
Pendant tout mon séjour la température extérieure diurne était de 22 à 26 degrés C, mais dans le couloir de la mort lair conditionné est tourné au maximum. Roger a vu de la glace se former sur un mur Et pendant la nuit, quand la température extérieure descend jusquà juste au dessus de zéro en ce mois de novembre, les prisonniers dorment sous une mince couverture, trop courte, roulés en une boule la plus compacte possible pour conserver la chaleur corporelle, et le matin venu ils restent couchés le plus longtemps possible parce que dès quils se lèvent la chaleur sen va. Il ny a pas moyen de regagner cette chaleur, pas dexercice physique, pas de nourriture ou de boisson chaude, rien.
Pendant les dernières fouilles, la radio de Roger a été confisquée, ainsi que ses sous-vêtements thermiques, ses lunettes ont été cassées, sa machine a été écrire a été complètement démontée, puis remontée, et il devra attendre de pouvoir acheter des rubans pour voir si elle fonctionne encore. Lencyclopédie quil possède depuis au moins dix ans a été déchirée, ce qui veut dire que très bientôt elle sera confisquée car les prisonniers nont pas le droit de posséder un livre endommagé ou déchiré Je lui dis que je lui enverrai une nouvelle encyclopédie, plus récente (ce qui entre-temps a été fait, commandée sur amazon.com). Il est content, il aime beaucoup lire, il aime apprendre plein de choses. Nous découvrons que nous sommes tous les deux avides de connaissance ; je le surprends en sachant des choses sur les Etats-Unis quil ignorait, et à son tour il me renverse par sa connaissance dErich Fromm, Carl Jung, lhistoire, la géographie.
Avec sa radio il avait réussi à capter le son de quatre chaînes de télévision quil écoutait très volontiers, surtout les actualités et les jeux concours quil «gagne» toujours, il connait la réponse à toutes les questions. Il espère pouvoir commander une nouvelle radio bientôt, pouvoir écouter les actualités lui manque beaucoup. Comme je regarde la chaîne CNN dans ma chambre dhôtel quand je ne suis pas en train de me reposer, je lui raconte ce qui se passe. Il veut savoir ce que fait Obama, les personnes quil choisit pour son team intérimaire et pour son futur gouvernement. Nous sommes ravis dapprendre que le nouveau ministre de la Justice sera Eric Holder, un homme qui se prononce clairement contre la peine de mort.
Le deuxième jour, vendredi, il a bon espoir que le lockdown sera levé dès lundi parce quils ont eu un repas presque «normal» jeudi soir. Notre conversation est très animée, beaucoup de rires. Tout dun coup Roger me montre quelque chose sur la tablette de son côté de la vitre, des noms gravés dans le bois tendre, probablement à laide de la languette dune boîte de soda Blackie et le nom de son épouse Nous réalisons que nous sommes assis là où ils étaient hier Un peu plus tard, le charmant monsieur allemand sarrête pour un brin de causette avec nous ; il nous raconte quil a participé à une veillée dexécution hier soir à Huntsville oui, ils ont tué Blackie, il ny a pas eu de stay (un stay est un sursis de 30 jours pendant lequel il est possible de demander un dernier recours).
Quand jarrive lundi matin pour une dernière visite de deux heures, Roger ne va pas bien ils ont trouvé une nouvelle façon de rendre la vie des condamnés encore plus misérable pendant le week-end. Non seulement le lockdown nest pas terminé, ce matin très tôt ils ont commencé à souder tous les trous dans les cellules. Entendant ça, je crois dabord comprendre que les cellules vont être moins humides, mais je me trompe Il ya plein de trous dans les murs entre les cellules et les prisonniers ont lhabitude de se parler par ces trous, ou bien ils se passent de petites choses, un petit rien à manger, un sachet de thé. Maintenant ils vont être encore plus isolés les uns des autres, capables de se parler seulement à travers les petites ouvertures dans les portes des cellules. Pendant notre visite, les trous de la cellule de Roger seront soudés et il a dû choisir ou bien davoir son matelas plein de suie et sali définitivement ou bien de le mettre sur le sol en prenant le risque quil soit mouillé sil se met à pleuvoir ; il décide que cette dernière option est le moindre mal. Depuis six mois sa cellule prend leau chaque fois quil pleut, et ses maigres possessions, rangées sur le sol sous sa couchette, en deviennent humides et moisies. Il passe une bonne partie de ses jours à essayer de tout sécher avec sa serviette de toilette. En repartant ce dernier matin je vois des flaques deau sur le trottoir, il y a eu une brève averse pendant notre visite
Parce que le complexe de la prison a été très mal construit sur un terrain marécageux, chaque fois quil ya des changements importants dans le terrain, par exemple des pluies abondantes suivies dune longue période de sécheresse, le sol bouge et les bâtiments craquent de toutes parts. Roger estime quau moins la moitié des cellules prennent leau, cest pourquoi il a décidé de ne pas en demander une autre ; dautre part il aime bien ses voisins et il se trouve dans une partie relativement tranquille du couloir de la mort. Comme rien nest fait pour réparer les bâtiments, les prisonniers ont trouvé une façon ingénieuse de parer au pire et de colmater les trous et fissures majeures par lesquels leau sinfiltre dans les cellules : ils collectionnent les minuscules savonnettes qui leur sont distribuées chaque semaine, les découpent en de très fines lamelles, les font fondre dans un peu deau bouillante pour en faire une pâte épaisse qui est alors appliquée sur les fissures, et sèche en se durcissant en une sorte de ciment. Pendant les dernières fouilles, tous ces colmatages ont été systématiquement détruits Un jour, lors dune autre fouille, un garde a marché avec ses bottes pleines de boue sur les draps que Roger venait de laver
Entre ces histoires navrantes, il y a aussi beaucoup de rires, de la joie pure, du bonheur, nous en oublions tout ce qui nous entoure. parfois Roger rit tellement quil narrive plus à parler..,. quel son merveilleux que ce rire ! Ses yeux pétillent, il me charrie gentiment. Je lui demande des nouvelles de Jack et de Gary, deux condamnés dont il parle parfois dans ses lettres. Gary est aveugle et totalement démuni, et Roger laide autant que possible.
Jack va bientôt fêter ses soixante-dix ans, il est dans le couloir de la mort depuis 1978. Jack perd un peu la boule, dit Roger, il devient un peu parano Et il sattend à tout instant à recevoir une date (cela veut dire que toutes les possibilités de recours ont été épuisées et quil va recevoir sa date dexécution, généralement dans les 90 jours à venir).
«Gary est dans le pétrin», dit Roger, et il me raconte une histoire assez affreuse mais il se marre comme un fou, tout est tellement absurde dans ce monde insensé qui est le sien. Gary est maintenant au niveau III pour trois mois. Le niveau III est le «trou» , le cachot, ce qui veut dire aucune visite, pas de courrier, pas de radio, pas dexercice en cage, et encore moins à manger que dhabitude. Les hommes qui sont au niveau III en ce moment «bénéficient» aussi dun traitement encore plus inhumain que dhabitude à cause du lockdown. Ils nont pour tout vêtement que leur slip et leur mince couverture dans ce froid glacial. En temps normal, quand les prisonniers ont un copain au niveau III, ils donnent la nourriture quils ont pu garder aux prisonniers de GP qui distribuent les repas dans le couloir de la mort ; ceux- ci la cachent alors dans leurs grandes chaussettes grises et lapportent au copain. Mais en ce moment ce nest pas possible ; non seulement il ny a rien à manger, mais les contrôles sont tels que les gardes ne laissent rien passer.
Roger parle beaucoup de lépoque où il était gérant dun restaurant italien avant son arrestation, des tartes, gâteaux, biscuits quil aimait préparer le matin tôt dans la cuisine du resto, avant louverture, de son enfance avec une mère et une grand-mère toujours occupées à la cuisine. Nous sommes daccord que le serpent nest pas intéressant dun point de vue culinaire, cest comme du caoutchouc, graisseux, fade. Un type voulait vendre du serpent à sonnette au restaurant, alors Roger se devait bien dy goûter, quant à moi, on mavait offert quelques bouchées de vipère des sables dans le Sahara.
Nous parlons de bien des choses, et le dernier jour, peut-être parce que nous sommes les deux un peu déprimés, lui par les dernières brimades, moi parce que je dois repartir, et bien entendu parce que nous devons nous dire au revoir, nous entrons dans un autre registre. La conversation sapprofondit et nous nous donnons force et espoir. Quand tout ça sera fini, quand il sera enfin libre, ce sera fabuleux. Nous exprimons gratitude, foi, la certitude de lamour de Dieu. Son visage resplendit. «Cest faisable», dit-il, et « ne te fais pas de soucis pour moi, ça ira». Ces mots me fendent le cur Son courage, la force de son caractère, sa foi indestructible nont jamais semblés aussi extraordinaires.
Devoir le laisser là et repartir est une des choses les plus difficiles et douloureuses imaginables Mais je pars en même temps avec du soleil dans mon tout mon être, son rire résonne dans mon cur, son sourire dissipe tous les nuages. Tous ces moments précieux demeureront avec moi. Je vais passer les jours et les semaines qui viennent à tenter de donner un sens à toutes ces émotions. Je peux dire en toute honnêteté que jamais dans ma vie je nai fait lexpérience dune telle variété démotions contraires en une si brève période. Bonheur profond, une joie presque enfantine, surprise, anxiété, frustration, liberté, force, faiblesse, doute, incrédulité, tristesse, peur, amour, outrage, perplexité, espoir, bord du désespoir, confiance, lumière, ténèbres, gratitude, foi qui surpasse tout
Une heure plus tard, Dwight vient me chercher à lhôtel et nous allons à Houston où je passerai deux jours, dans le nouvel appartement de Dwight et Michelle, la sur de Roger. Dans les quartiers plus pauvres de Houston, comme dans ceux de Livingston, louragan Ike a laissé des cicatrices visibles ; tant darbres déracinés, des branches cassées un peu partout, maisons endommagées, le toit dune maison semble entier mais il est mal placé, comme si le vent lavait arraché et soulevé dans lair pour le laisser retomber, en une seule pièce mais dans une mauvaise position.
Tony (Anthony Haughton, lavocat de Roger) passe me voir chez Michelle plus tard dans laprès-midi. Nous avons souvent parlé au téléphone et échangé pas mal de courriels ces derniers six mois, alors nous sommes ravis de nous rencontrer. Il me met au courant des développements récents du cas de Roger, mais je suis épuisée et je narrive pas à prendre de notes mais jécoute, et je lui raconte un peu ce qui se passe à la prison en ce moment (il ny est pas allé depuis fin septembre). Il dit quil faudrait alerter les organisations pour la défense des droits de lhomme. Cest un homme extraordinaire, très doux et gentil, plein de confiance et de foi, et en même temps il est solide, déterminé, un vrai battant. Il me fait un peu penser à Roger.
Le vol de retour est parfait, je me sens de mieux en mieux. Juste avant darriver à Amsterdam, je suis témoin dun splendide lever de soleil au-dessus des nuages sur la Manche, et quelques mots dun texte que Pierre (Pradervand, co-auteur du livre de Roger) ma envoyés peu avant mon départ pour le Texas me viennent en tête : Tout ira bien, et tout ira bien, et tout ira bien de toutes les façons possibles (Julian of Norwich, 14ème siècle).
Garance C. Jaquet
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