Voici un condensé de mon voyage aux USA pour ma cinquième visite à Roger McGowen, dans le couloir de la mort du Texas depuis 23 ans.
Mon déplacement en avion se fait sans problème. Dwight (ex-beau-frère de Roger) vient me chercher à l'aéroport pour m'emmener à Livingston.
Tout est calme dans la maison d'hôtes située juste à côté de l'Unité Polunsky où se trouve le couloir de la mort.
Le vendredi matin je vais à la prison pour ma première visite, la plus "mauvaise visite" que j'ai jamais eue avec Roger, mais sans doute la plus sincère, la plus humaine...Le Roger plein d'attentions, de patience, de confiance, de paix, est absent ce matin-là, laissant place à un homme épuisé par ses conditions de détention et le harcèlement constant dont il est l'objet, aigri par l'arbitraire et la tyrannie qui le brisent au quotidien, déçu par le manque de soutien de la part de ses compagnons d'infortune! Non, Il n'y a pas de colère mais une lassitude et un désespoir immenses.
Ce n'est pas facile pour moi et nous n'avons que deux heures (visite normale).
Je sens qu'il faut que je le laisse déballer toute sa souffrance et sa solitude, qu'il vaut mieux que ca sorte, et faire face au poids de son humanité...
Il m'expose les conditions de survie toujours plus déplorables, les rapports avec les gardiens de plus en plus difficiles, les relations avec les co-détenus qui deviennent quasi-impossibles et l'absence de réponse de la cour...Il essaie parfois de revenir à une pensée plus positive mais le cœur n'y est pas.
Il me raconte le terrible "Lockdown" (régime de punition collective sévère, avec fouille complète des cellules) de février, où ses affaires personnelles ont été mélangées, abîmées, détruites, le café renversé partout, les pages arrachées, des lettres ou photos jetées dans les toilettes...Ce genre de mesures disciplinaires sont maintenant effectuées par des gardiens extérieurs au couloir de la mort afin que ce soit fait sans état d'âme...
Il me raconte les fois où il est resté enfermé dehors, parce qu'il n'y avait pas de gardien pour le ramener de la cage de récréation ( parfois pendant plus de six heures d'affilée, sans boire ni manger) quelles que soient les conditions météo; les fois où il a attendu pendant des heures dans la cage de la salle des visites (1m x 1m x 2m ) avant qu'on le ramène dans sa cellule, avec une terrible envie d'aller aux toilettes et le refus des gardiens de l'y emmener...
Il me raconte les dix-huit compagnons qui viennent d'avoir un rapport disciplinaire pour un rien (comme se passer un rouleau de papier toilette!) et qui risquent le niveau 2 (régime beaucoup plus sévère)...
Il me décrit les douches, toujours très sales, dont ils ont désormais fermé l'espace dans la porte qui leur servait d'ouverture d'aération et d'espace pour poser leurs affaires personnelles.
Il me parle de la suppression des desserts, ainsi que des petits déjeuners le week-end , et des nuits courtes, jamais tranquilles, pendant lesquelles il dort d'un sommeil toujours très léger.
Il me raconte l'hygiène déplorable des lieux, les menottes qui souvent les blessent aux poignets et sont susceptibles de transmettre des maladies, les heures de son injection d'insuline pas toujours respectées...
Il me parle de son inquiétude de devoir faire face aux situations d'enfermement (douches, récréations...) sans rien à manger, avec le risque d'un malaise dû à son diabète, ainsi que de son sentiment de solitude immense pour affronter cette lutte pour la survie car ses amis n'ont plus le courage, ni la force, de se battre (certains ont des dates d'exécution fixées, d'autres attendent des réponses de la cour, d'autres encore ont peur des rapports disciplinaires)...
Il me raconte aussi la présence, désormais, dans le couloir de la mort de prisonniers extérieurs, rebels et violents, que l'on place là parce que cette prison a une réputation de sécurité et sévérité maximum (et pour cause!)...
Il y en a tant et tant...
La nouvelle réglementation pour les douches est en vigueur depuis un peu plus de deux semaines. Du fait de la fermeture du trou dans la porte (par lequel ils sont menottés), la douche devient très rapidement un véritable sauna où ils doivent rester, debout, nus, en attendant que les gardiens arrivent pour leur donner leur serviette et leurs habits et les ramener à leur cellule...pendant parfois plus d'une heure!
Il a d'abord fait la grève de la douche pendant douze jours. Pas de douche, donc pas de rasage! Et puis il a compris qu'il était le seul à vouloir se battre pour ses droits. De plus il savait que j'allais venir le visiter. Alors il a cédé, "la mort dans l'âme"...
Mais c'en était trop!
Je lui propose d'emporter le paquet de livres dont il doit se débarrasser (suite à la dernière fouille sévère) sinon ils risqueraient d'être détruits.
J'essaie de parler avec lui de ce qu'il voudrait que nous fassions pour l'aider...
Je lui offre un bon repas (les distributeurs sont pour une fois bien fournis) ce qui fait naître un beau sourire sur son visage. Mais j'ai oublié de prendre une montre. Et les gardiens viennent le chercher avant l'heure (!!!) alors qu'il n'a pas encore mangé la moitié de son repas (qu'il n'a pas le droit d'emporter dans sa cellule)...le voilà de nouveau brisé!
Nous nous séparons avec un rapide au-revoir, sans un sourire, sans une main sur la vitre....
Je sors de là le cœur brisé....
Pas facile, mais je décide de faire confiance. Quelque chose me dit qu'il fallait que ce soit ainsi aujourd'hui, que se serait différent lundi et mardi...Mais il y a tout un week-end entre les deux!
Dans l'après midi je vais me ressourcer dans un parc au bord du lac avec une autre visiteuse.
Le week-end se passe tranquillement: Tai Chi, lecture, ordinateur, discussions avec les autres visiteuses...
Enfin lundi, ma deuxième visite. Quatre heures cette fois!
Après une attente dans le parloir, qui n'en fini pas, mais qui me donne le temps de prier et méditer, Roger est enfin là, tout sourire, tout lumière!
Une véritable résurrection! Quelle joie!
Et nous abordons notre échange dans un état d'esprit complètement différent. Nous parlons de la visite de vendredi, et puis des uns et des autres. Il me dit qu'il a beaucoup médité pendant le week-end, qu'il a aussi beaucoup écrit (une vingtaines de lettres alors qu'il n'écrivait pratiquement plus depuis un mois), qu'il est désolé pour vendredi...
Et puis mille autres sujets s'enchaînent; nous nous étonnons, nous rions, nous prenons le temps d'un bon repas. Oui, le voilà de nouveau en Vie!
Le mardi, troisième et dernière visite, j'arrive tôt car je dois quitter les lieux vers 12h30, mon avion décollant à 16h05.
De nouveau j'attends près d'une heure l'arrivée de Roger. L'ambiance est pesante car il y a une exécution prévue en fin d'après-midi, celle de Cleve Foster, un gars qui clame son innocence. Son fils est là, un très beau jeune homme d'une vingtaine d'années, brisé, mais très digne, qui nous dit que la clémence des plus grandes instances du Texas a été refusée.
Et puis quelques temps plus tard la nouvelle tombe: l'exécution est repoussée! Un sursis...tout redevient possible!
Il semble que le soleil brille de nouveau. L'air redevient léger et les sourires sont de nouveaux sur les visages.
Roger, lui, est de nouveau complètement installé dans sa paix. Sa présence rayonne. Échanges sur de multiples sujets, rires, pensées positives...Il me fait messagère de tout son amour pour vous tous.
Même s'il ne me l'a pas demandé expressément (ce n'est pas son style) il aimerait que nous entamions une action pour dénoncer les conditions absolument INHUMAINES dans lesquelles ils vivent...
Il me dit que quand il sortira il veut quitter l'Amérique et ne rien emporter, qu'il secouera même la poussière de ses chaussures, ce sera une véritable re-naissance!
Clotilde Nougaret
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