Au Président Barack Obama - Lettre Ouverte
Gémenos, 3 juillet 2009
Monsieur le Président Obama,
Je suis de nationalité française, mais c'est en tant que citoyenne du monde que je m'adresse à vous aujourdhui, afin de vous faire part de mon profond respect et de ma reconnaissance devant votre courage et votre détermination à faire évoluer une humanité enlisée dans des modes de fonctionnement sans issue.
C'est aussi en tant que telle que je voudrais vous parler d'un sujet qui me tient à coeur : La peine de mort. En effet, si le nombre de pays de part le monde qui l'appliquent toujours est en baisse constante, vous le savez, votre pays est la dernière démocratie occidentale à la pratiquer de nos jours, et ce de façon importante puisque plus de 60 condamnés ont encore été exécutés dans les 12 derniers mois. Aujourdhui, grâce à Internet et à CNN International, le monde entier observe et se demande comment l'Amérique, cette immense démocratie qui s'enorgueillit des principes fondamentaux de justice, de liberté, d'égalité et de légalité, cette nation qui examine minutieusement les dossiers des droits de l'homme des autres pays, peut ainsi être en contradiction avec ses propres convictions.
Depuis 1976, plusieurs Projets de Loi, dont celui du sénateur Feingold qui ma fortement inspiré, ont proposé labolition, sans que jamais ils naboutissent, bien que le New Jersey et le Nouveau Mexique y soient parvenus au niveau des états. Pourtant, vous nêtes pas sans savoir que la valeur dissuasive de la peine de mort nest quun mythe, car son inefficacité sur la criminalité nest plus à démontrer à la lecture des résultats de nombreuses études. De plus, le surcoût dune telle pratique a été maintes fois prouvé et les fonds nécessaires seraient particulièrement utiles pour la prévention de la délinquance et du crime.
Dautre part, en tant quavocat vous savez combien la justice est inévitablement faillible. Aucun état ne peut prétendre appliquer la peine de mort de façon équitable et juste. Harry Blackmun, juge à la Cour Suprême entre 1970 et 1994, a dailleurs affirmé son opposition à la peine capitale en 1994 avec ces mots: «Je me sens moralement et intellectuellement dans lobligation dadmettre en toute simplicité que lexpérience de la peine de mort a échoué
Le problème est que linévitabilité dune erreur factuelle, légale ou morale nous donne un système dont nous savons quil doit tuer à tort certains inculpés, un système qui est incapable de prononcer les sentences capitales équitables, consistantes et fiables requises par la Constitution».
Or il est ici question dun châtiment irréversible! Et nous ne pouvons ignorer quun nombre non négligeable dinnocents sont condamné à mort. La peine de mort est un châtiment unique qui ne peut être révisé. Et que dire de lépouvantable injustice que des innocents puissent être condamnés à mort pour des crimes quils nont pas commis, passent des années, voire des dizaines dannées, dans ces mouroirs sordides et inhumains que sont les couloirs de la mort, et à qui on ôte la vie au nom de la justice!
Enfin, en tant quavocat afro-américain, vous êtes parfaitement informé des préjugés raciaux qui infectent votre système pénal et président parfois à lapplication de la peine capitale. Votre pays a parcouru un long chemin pour démanteler le racisme social entretenu par les états, et votre accession à la présidence en est un signe évident. Mais il reste encore de nombreux vestiges dun racisme institutionnel qui touche de façon flagrante les minorités.
La question que jose alors vous poser aujourdhui Monsieur le Président est:
«Pour quelles raisons la maintenir?»
Oserez-vous lavouer? La peine de mort a une fonction éminemment politique.
Tout dabord parce quelle représente le pouvoir souverain dun état en tant que possibilité de vie ou de mort sur ses citoyens. Elle affirme donc une idée de toute puissance. La garder dans larsenal juridique permet de dire : nous sommes prêts à tout pour lutter contre le crime. Mais de quelle politique sagit-il là ? Répondre à la violence par la violence, à la mort par la mort, nest pas un signe de maturité dune société. Il y a un siècle et demi déjà, Victor Hugo, un des plus grands écrivains de la littérature française et intellectuelle engagée, affirmait : « Choisir la peine de mort, cest choisir le passé et la peur plutôt que lavenir et lespoir. Labolir, cest faire le grand pas de la civilisation, cest se placer au-dessus des règles de vengeance primitives.»
Car en refusant la peine capitale, on proclame que la vie est sacrée pour tous les êtres. Je le sais, pour les avoir visités plusieurs fois, les couloirs de la mort ne sont pas remplis de monstres sanguinaires. Avant dêtre un assassin le condamné est dabord un être humain comme vous et moi, et avant dêtre des hommes, ils ont été des enfants innocents que la vie a bien souvent détruits, des enfants qui,parfois, nont pu se construire que dans la violence parce quils navaient pas dautres issues. Et que dire du calvaire inhumain des mères de ces enfants, des familles, que lon cherche souvent à ignorer!
Ensuite parce quelle est un argument populaire et électoral. On prétend que la majorité des citoyens américains est en faveur de la peine de mort. On le répète si souvent que tout le monde le croit. Mais comment donc la question est-elle posée pour obtenir une telle réponse ? Ne pensez-vous pas honnêtement que, si lon propose de façon éclairée des sentences alternatives, la plupart des Américains choisiront la perpétuité assortie dune indemnisation pour la famille de la victime plutôt que la peine de mort ? Cest en tous cas ce qui ressort de plusieurs sondages.
Il est vrai que, pour beaucoup, largument de la peine de mort est un phénomène didentification à la famille de la victime. Il naît alors une pulsion de mort, une réaction instinctive de lêtre humain. « Car le châtiment capital assouvit cet instinct de mort que polarise sur lui le meurtrier, parce quil nous fait horreur et peur à la fois, sans doute parce quil est un autre visage de nous-même » disait si justement Maître Robert Badinter, fervent abolitionniste français qui devint ministre de la justice en 1981. Mais, pour autant, nous ne pouvons dignement soutenir une loi qui crée plus de victimes et continue un cycle de violences et de vengeances.
Monsieur le Président, je vous le demande avec toute lardeur de mon coeur, mettez de côté cette culture de la violence et restaurez de lintégrité dans votre système juridico-pénal.
Où en serait votre pays si les membres du Congrès avaient suivi, au lieu de la guider, lopinion publique ? Vous connaîtriez peut-être encore lesclavage et la ségrégation, et les femmes ne voteraient peut-être toujours pas ! Le rôle de la société nest pas de punir pour se venger, mais elle se doit de corriger tout ce qui est possible pour améliorer. Ne doit-elle pas se préoccuper en tout premier lieu de prévenir les causes, de rétablir léquilibre dans les situations où germent violence et chaos. Ne doit-elle pas éduquer, éclairer, épanouir, ouvrir les consciences de tous afin de faire évoluer lhumanité et faire régner la paix et lharmonie entre tous?
Pourtant, chaque fois quun état exécute un individu, il apprend à ses enfants que les comptes se règlent par la violence, jusque et y compris en sacrifiant la vie humaine.
En ce début de nouveau millénaire nos modèles de société sont loin dêtre entièrement justes. Il nous reste encore bien du chemin à parcourir. Mais lentêtement de votre grande nation à pratiquer le meurtre légalisé avilit lhumanité daujourdhui. Le 2 juillet 2009 a marqué le 33ème anniversaire de la Décision Gregg de la Cour Suprême qui a réinstauré la peine capitale, et à la date daujourdhui, les Etats-Unis ont, depuis, exécuté plus de 1160 personnes. Il est temps décrire un nouveau chapitre dans le grand livre des mémoires de lhumanité et de donner à chacun loccasion douvrir son coeur et de laisser parler sa conscience. Car, il est certain, viendra un temps où lon dira: «Dans ce grand pays, fut une époque où lon punissait le crime par le crime»
Jinvite votre conscience, Monsieur le Président, à rejoindre celle des grands leaders spirituels, celle des grandes associations humanitaires internationales, et avec toute la patience, la persévérance, lintelligence et le courage dont vous êtes capable, donnez à votre mandat la force et la capacité de laisser derrière vous cette pratique archaïque. Vous lavez proclamé dans votre discours au Congrès le 24 Février dernier : «Vivre selon nos valeurs ne nous affaiblit pas. Cela nous rend plus sûrs, cela nous rend plus forts».
Cette invitation nest pas de lordre de lutopie. Vous représentez un espoir immense pour des millions de citoyens américains, et sans doute pour des milliards de citoyens du monde. Soyez, Monsieur Obama, le président avec qui la peine capitale disparaîtra aux Etats-Unis dAmérique. Vous le pouvez!
Que Dieu vous bénisse et vous garde!
Veuillez agréer, Monsieur le Président Obama, mes très respectueuses salutations,
Clotilde Nougaret
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